Jésus nous propose aujourd’hui, dans l’évangile, un chemin un peu mystérieux. Ces Béatitudes -qui inaugurent le premier grand discours de Jésus dans l’évangile selon Saint Matthieu- sont, à première vue, une succession d’oxymores.
Commençons par donner le contexte. Jésus est entouré des foules et gravit les pentes du bord du Lac de Galilée. Cette montée semble se faire en silence, comme pour disposer les cœurs aux discours que Jésus va longuement proposer. La montagne est traditionnellement dans la Bible le lieu de la prière, de la rencontre avec Dieu. Là Jésus s’assoit -comme un rabbi- et enseigne. Cette petite montagne de Galilée nous rappelle peut-être aussi le mont Sinaï où Moïse reçut les tables de la Loi (Ex 31). à travers ces premiers disciples qui écoutent, c’est à tous ses disciples de tous les temps que Jésus adresse ce message.
Chaque béatitude commence par ce mot « heureux » ou « bienheureux ». Le chemin que Jésus nous désigne est donc bien pour notre bonheur. Jésus nous veut heureux tout simplement. Ce bonheur est une participation de la vie de la bienheureuse Trinité. Et pourtant Jésus ne cache pas que la suite du Christ est un « chemin de croix » (Mt 16,24) ; qu’il est « resserré et étroit le chemin qui conduit à la vie » (Mt 7,13-14). Quand nous lisons « heureux ceux qui pleurent » le paradoxe nous saute aux yeux. Comment peut-on allier les deux ? Comment concilier le bonheur et la croix, comment comprendre ces oxymores ?
Pour comprendre, il faut passer par une expérience : celle de goûter à la félicité du Ciel par la rencontre du Seigneur Jésus, sans pour autant quitter la vallée de larmes où nous gémissons et pleurons parfois. Les deux sentiments opposés peuvent se vivre ensemble. C’est par exemple la consolation que le Seigneur apporte à ceux qui ploient sous le fardeau. La légèreté retrouvée à ceux qui pleurent et confessent amèrement leurs péchés. La force lumineuse qui fait intérieurement irruption dans les injustices. La constance bienfaisante qui nous soulève de charité dans les calomnies. La victoire de la douceur quand nous choisissons la patience. Le parfum reposant de l’humilité consentie. L’infatigable joie de l’annonce de l’évangile pour que s’étende le règne du Christ malgré les déboires de chaque époque. Le lâcher prise ou l’abandon qui soulage les pénibilités de la chair pour leur donner la fécondité de la Croix…
Quand ces sentiments contradictoires sont présents en nous et en même temps, nous savons que nous sommes bien vivants, pas seulement de cette vie terrestre, mais déjà de celle du Ciel.
Concrètement, demandons la grâce que non seulement les joies mais surtout les moindres pénibilités quotidiennes nous unissent davantage à Jésus, nous poussent à nous livrer de plus en plus et de mieux en mieux au bon Dieu.
Comme le dit Saint Paul (Rm 8,38) : « J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. »
Ce bonheur et cette félicité céleste n’éclateront totalement qu’au grand jour de notre vie : celui de notre entrée dans la Gloire.
Don Marc-Antoine CROIZE-POURCELET